Entre nostalgie et désir

J’ai rencontré le texte de Nostalgie 2175 par ma complicité avec les traducteurs, Silvia Berutti-Ronelt et Jean-Claude Berutti. J’ai été immédiatement bouleversée par l’intense poésie de ce texte, par sa résonnance politique diffractée, mais aussi par sa dimension dystopique. Travaillant habituellement sur le politique ou l’actualité de façon plus frontale, j’ai aimé la confrontation à cet univers parallèle, qui ne cesse d’évoquer aujourd’hui, mais sur le mode de la parabole et de la poésie. Ce texte m’a donné l’envie évidente de travailler sur l’amour au théâtre – le titre allemand« Sehnsucht » évoque la nostalgie comme le désir ici un désir dépourvu d’objet, pur en quelque sorte – de donner corps à ces personnages, de suivre cette dramaturgie dans toute sa dimension émotionnelle, jusqu’au retournement final -la mort de Taschko- et à l’émotion radicale qu’elle peut provoquer chez le spectateur.

Mettre en scène Nostalgie 2175, comme souvent chez Anja Hilling, c’est s’interroger sur la représentation de la catastrophe. Ce monde de 2175 est irrespirable, au sens propre du terme – les températures sont exponentielles, la combinaison de protection est indispensable pour circuler à l’air libre, la peau humaine est partout et nulle part. Alors que les protagonistes ne peuvent se toucher, c’est le monde entier qui devient membrane puisque les murs proposés par Posch sont des matériaux à base de peau humaine. Anja Hilling avait d’ailleurs écrit Sens, une série de courtes pièces, dont l’une, Peau, met en scène Jasmin et Jule, sorte de dame aux glaïeuls contemporaine « en quête de possibilités », leurs désirs impossibles, la mort, l’asphyxie….

 Soleil noir

 D’emblée, le texte m’a donné l’envie d’un dispositif scénographique davantage de l’ordre de l’installation, et où la question du vivant ou de sa trace, se pose avec intensité. Nous rêvons avec Clémence Kazémi, la scénographe, à un espace desséché où des éléments naturels pourraient reprendre leurs droits et envahir progressivement le plateau. Nous travaillons sur ce qui pourrait rester de la nature, en reprenant des principes de l’arte povera. Inviter des éléments organiques sur le plateau car c’est à mes yeux une incarnation plastique de cette pièce que je lis comme avant tout solaire – décider d’enfanter, naturellement, organiquement, dans un monde voué à sa perte.La question de l’image s’invitera aussi dans le travail pictural sur les corps. J’ai l’envie, comme dans mes précédents spectacles, de travailler sur les corps des comédiens comme sur des tableaux ou des sculptures, en reconstituant certains motifs qu’il s’agisse des catastrophes Le Radeau de la méduse, Les écorchés de Michel-Ange- ou de l’imagerie religieuse – la pièce peut se lire comme une sorte de variation infinie sur les Noli me tangere et les Annonciations de la Renaissance. Taschko est peintre, dans la pièce, et travaille à partir d’un fond de cassettes VHS sur la mémoire collective du cinéma, et de films grand public comme confidentiels. Les scènes auxquelles la pièce fait référence sont d’ailleurs issues de Plein soleil, Dirty Dancing…. Ces références très larges, ancrées dans la mémoire collective, sont un axe de travail que j’aimerais poursuivre et développer, dans les corps, dans des images magnifiées, travaillées par la lumière et des filtres scéniques.

Synesthésies

Le travail sur la dimension cinématographique se poursuivra également, comme dans tous mes travaux, dans le code de jeu des comédiens. La dramaturgie obéit à une forme de théâtre-récit, alternant entre des scènes dialoguées, très concrètes entre les trois personnages et un flash forward qu’est la parole poétique de Pagona s’adressant à son enfant qui n’est pas encore né. On passe ainsi d’un mode de jeu très direct, très parlé, qui peut être très proche de celui de la Nouvelle Vague, à un récit-paysage immersif et atmosphérique la langue se fera très précise, proche de l’oratorio poétique. La musique soutiendra ces variations j’imagine un travail musical qui puisse passer d’ambiances bruitistes à des envolées harmoniques, aussi pour donner à cette histoire à la fois son extrême contemporanéité et son atemporalité.

CRÉATION 2022

Texte Anja Hiling, texte publié aux éditions Théatrales, éditeur et agent de l’autrice
Traduction Silvia Berutti-Ronelt et Jean-Claude Berutti
Mise en scène Anne Monfort 
Collaboration artistique Laure Bachelier
Avec Thomas Blanchard, Judith Henry et Jean-Baptiste Verquin          Scénographie Clémence Kazémi 
Composition musicale originale IRCAM avec Nuria Gimenez
Création, régie lumières et régie générale Cécile Robin

Administration, production et communication Coralie Basset et Nancy Abalo
Production et diffusion Florence Francisco et Gabrielle Baille – Les Productions de la Seine
Relations presse Olivier Saksik – Elektronlibre

Production day-for-night
Coproduction (production en cours) CDN Besançon Franche-Comté, Théâtre National de Strasbourg, Les Scènes du Jura – scène nationale, ARTCENA aide à la création, IRCAM              Avec le soutien de L’ARC, sène nationale Le Ceusot En cours : Scène nationale d’Aubusson, L’Espace des Arts – scène nationale Chalon-sur-Saône
La compagnie day-for-night est en compagnonnage DGCA avec l’auteur Thiabult Fayner. Elle est conventionnée par la DRAC Bourgogne – Franche- Comté, soutenue par la Région Bourgogne – Franche-Comté et dans ses projets par le Conseil départemental du Doubs et la Ville de Besançon.