En résonnance avec notre méthode de travail, qui accorde un temps à la recherche, qu’il s’agisse des moments de formation ou des temps préliminaires autour des spectacles, la compagnie a voulu mener un projet de recherche au long cours, de 2019 à 2021, sur les transferts d’effets cinématographiques au théâtre, leurs implications sur les outils de l’acteur, en regard du spectateur. Le titre de ce projet, « Opération Caravage » fait référence à un terme de Jacques Rivette, dont nous avons transposé les méthodes d’adaptation et de direction d’acteur pour créer de nouveaux outils d’acteur-monteur, acteur-lecteur et acteur-dramaturge. Ce projet de recherche, soutenu par la DGCA, s’est mené en collaboration avec le laboratoire de recherche Thalim – notamment l’équipe du « Vocabulaire de l’identification dans les arts du spectacle », l’Université de Besançon, la MC93 le studio-théâtre de Vitry et l’ESAD. 

Le projet s’est attaché à travailler les effets cinématographiques du point de vue du spectateur et de l’acteur, en partant des corpus théoriques de Brecht et de Jacques Rivette (notamment sur les notions de distanciation et notion d’insolite). Nous avons l’intuition que cette impression de cinéma est très proche du suspens fantastique vécu par le lecteur au niveau littéraire car s’y joue une superposition ou une juxtaposition d’attractions, le frottement de codes distincts (théâtre/cinéma ; drame/narration ; réalité/surnaturel). D’où le choix de matériaux qui ne sont pas du théâtre initialement, où « l’impression de cinéma » est présente, et relevant du genre du fantastique, notamment plusieurs films (Vif-argent de Stéphane Batut, Céline et Julie vont en bateau de Jacques Rivette), une expérience littéraire autour du cinéma (Agnès et ses sourires de Stéphane Bouquet) et un roman (L’avancée de la nuit, de Jakuta Alikavazovic). 

Le passage par le point de vue du spectateur nous a semblé fondamental car c’est par ce biais qu’on peut définir les « effets de cinéma » souvent qualifiées d’impressions cinématographiques. D’où plusieurs séances de travail théoriques (avec les M2 de l’Université de Besançon, avec les élèves de l’ESAD Paris) en collaboration avec Mildred Galland-Skymkowiak, qui dirige le « Vocabulaire de l’identification », Marie Martin et Alain-Patrick Ollivier pour définir plus précisément les termes identification/hypnose/ projection/empathie/Einfühlung. Parallèlement, nous avons ouvert plusieurs chantiers pratiques : 

-travailler la même scène en fonction de l’effet voulu sur le spectateur (qui projette souvent autre chose !) (session à Besançon et à l’ESAD Paris avec les étudiant.e.s) 

-mettre en application avec les acteurs de théâtre la méthode de Jacques Rivette pour les interprètes autour de l’improvisation et du secret (session à la MC 93 avec les actrices professionnelles) 

incarner un regard de spectateur en passant par le plateau (session à l’ESAD Paris avec les étudiant.e.s) 

-travailler la fantômisation de l’acteur par une reproduction exacte de tous les mouvements et toutes les temporalités d’un extrait de film, les trois acteurs du plateau étant amenés à jouer les cinq acteurs du film et donc à superposer deux espace-temps (session au studio-théâtre de Vitry avec les acteurs.rices professionnel.les) 

-construire une méthodologie de l’adaptation théâtrale centrée sur l’acteur en transposant celle que Rivette utilise pour créer son cinéma à partir de la condensation de plusieurs romans. 

Une dernière étape de travail, plus longue et plus aboutie a permis de formaliser une méthode, réunissant la promotion de l’ESAD, les trois acteurs professionnels, ainsi qu’Anne Monfort et Laure Bachelier-Mazon, qui dirigeaient ensemble le chantier depuis le début. Nous avons ainsi articulé trois axes :

1- L’acteur-lecteur : les acteurs mobilisent la mémoire de leur expérience de lecture pour produire des motifs qui viendront s’inscrire dans la partition.

2- L’acteur-dramaturge : l’entrée par la mémoire et les impressions de lecture permet d’intégrer un travail de l’inconscient qui opère par transferts, condensations, projections. Chaque acteur articule son parcours sensible dans l’œuvre avec la partition commune tissée de surimpressions et de glissements souterrains. Au cours de cette élaboration progressive, la partition devient un matériau qui nourrit le jeu. 

3- L’acteur-monteur : le travail de surimpressions oblige à des passages extrêmement nets d’une figure à l’autre, d’une temporalité et d’un espace à l’autre : l’acteur devient son propre monteur. 

D’un point de vue pédagogique, il était essentiel que les élèves acteurs participent à l’ensemble du processus, accompagnés par l’équipe complète (acteurs, metteuse en scène, dramaturge) afin d’articuler ces trois axes de travail en amont et sur les marges du plateau. Il ne s’agit pas de faire de l’acteur un metteur en scène, un dramaturge ou de déplacer au plateau un jeu ‘cinéma’ mais d’élaborer une posture où ses connaissances théoriques sur la réception, sa traversée des textes en amont du plateau, l’écriture scénique de son parcours et sa capacité à être monteur constituent à proprement parler des outils.

 L’ensemble du projet est documenté sur les Cahiers du studio de Vitry.

Calendrier :

> 3 et 4 novembre 2021: compte rendu du projet au CND de Pantin

> 12 et 13 juin 2021: réalisation d’un atelier avec des amateurs au théâtre-studio de Vitry autour de la méthodologie d’Opération Caravage

30 novembre 2020 au 15 janvier 2021: session à l’ESAD avec élèves-acteurs et acteurs professionnels
9 au 15 novembre 2020: session de recherche avec les acteurs professionnels au studio-théâtre de Vitry
25 février-18 mars 2020: session de recherche avec les élèves de l’ESAD
6 au 10 janvier 2020: session d’expérimentation avec deux comédiennes professionnelles à la MC93 Bobigny
9 au 13 décembre 2019: session d’exploration avec les M2 arts du spectacle de l’Université de Besançon